Expériences du regard

Ni Kayé + Saudades eternas

Pour notre première plongée dans les quelques centaines de films présélectionnés en vue de figurer cette année à Expériences du regard, nous avons tenté de regarder chaque film guidées par la même question : quelle relation ce film nous permet-il d’entretenir – par son écriture et sa façon d’user du cinéma, par les lieux, les temps et les personnes qui s’y déploient, par les questions qu’il ouvre – avec le fragment de monde qu’il entend « documenter » ?

Quand un chemin singulier et bousculant (pour emprunter ce verbe au titre du film de Pierre Louapre On me bouscule mais, suis-je encore de ce monde ?) se traçait entre le film et nous, quand le film nous embarquait dans son sillon si bien qu’après lui, nous.

n’étions plus tout à fait les mêmes, alors nous l’ajoutions dans notre escarcelle, ne sachant pas encore le rôle qu’il tiendrait dans le paysage final que formeront les films retenus assemblés. Ce sillon était chaque fois d’une teneur différente : découvrir, s’étonner, insister, décortiquer, analyser, observer, crier, s’ajuster, admirer, honorer, se souvenir, entendre, réaliser… Chaque film nous a proposé une manière bien à lui d’entrer en relation avec ces bouts de monde, qui nous étaient parfois totalement inconnus, par-fois familiers, et quand ils l’étaient, le film venait renforcer encore davantage cet attachement, ou en dévoiler de nouveaux aspects.

Il en est allé ainsi pour Still Playing, de Mohamed Mesbah, portrait d’un homme palestinien qui tisse une vie de résistance au quotidien à la violence de la colonisation israélienne et son lot de massacres. L’alliance qu’il forme avec Letters from Home d’Ibro Hasanović – où hommes, femmes et enfants restés à Srebrenica devenue « zone de sécurité » de l’ONU qui ne la protégera en rien de l’extermination à venir, enregistrent des lettres vidéo pour leurs proches partis en exil – est une façon pour nous d’honorer, du plus profond de notre conscience, des vies qui, en proie aux forces génocidaires, expriment un sens de la dignité et de la compassion à faire pâlir le genre humain. Et c’est aussi une façon pour nous d’exprimer aux cinéastes de ces deux films notre reconnaissance. Il en est également allé ainsi pour Opération tramway, de Mehdi Benallal, dont le travail de montage de rushes de reportages télévisés sur le futur tramway de la Seine-Saint-Denis révèle la construction de la parole médiatique, creuse mais puissante. Nous avons choisi de démarrer la séance qui le contient par In a Manner of Speaking, de Rose Hirgorom, film qui oblige à tendre l’oreille pour déceler les paroles d’une femme dont la voix s’est échappée. Quelles forces dominantes sont à l’œuvre pour rendre mutiques certaines vies, ou leur faire dire ce qu’on attend qu’elles disent ?

D’autres films nous ont introduites sur des terres qui nous étaient inconnues. Dans Saudades Eternas, la caméra d’Emma Boccanfuso, comme enchâssée dans l’intérieur d’une maison de Chapéu Mangueira, favela de Rio, filme sans les lâcher les habitants de ce huis-clos qu’ils façonnent de leurs allées et venues vers et depuis la violence du dehors, devant nous, spectateurs chanceux de rencontrer ce ballet d’humanités. En vis-à-vis de ce ballet, nous avons souhaité faire retentir la décision impérieuse d’Ansoir : quitter les Comores par la mer, dans le court film de Salomé Moindjie-Gallet, au titre irrévocable : Ni Kayé I want to be (« Je veux être »).

Nous avons ainsi construit chaque séance avec une attention joyeuse aux échos, aux complémentarités ou aux contrastes qui pouvaient surgir à l’intersection de deux films. Comme une façon d’approfondir encore, par cette pluralité de points de vue, notre réception de chaque film – un film pouvant servir de « point de vue » sur l’autre.Les membres de la communauté zapatiste dans laquelle plonge le cinéma direct de Nicolas Défossé avec Un lugar más grande s’efforcent de tenir hors de leur vie la police, les partis politiques et les prétendants à une gestion municipale déléguée. Se nourrir, se loger, s’éduquer, arbitrer les conflits, rendre justice sont des affaires collectives qui exigent de chaque individu une rigueur, une maturité politique dont le film nous montre avec une grande précision et sans séduction la construction progressive, avec ses aléas et ses réjouissances. Ouvrir la séance avec le court métrage Hold My Hand de Sophie Sherman est une façon pour nous de sou-ligner cette éthique du soin, non dans sa version libérale de « développement personnel », mais en ce qu’elle considère déterminantes les conditions concrètes et souvent invisibilisées de l’exercice de la politique, nos in/capacités d’attention à l’autre. Dans On me bouscule mais, suis-je encore de ce monde ?, Pierre Louapre enregistre, s’enregistre, sans répit. Nous parvient une urgence à pointer, à faire voir par l’image filmée, l’écriture, le dessin, la parole, ce qui se perd et aussi ce que le monde capitaliste (projets urbanistiques de « revalorisation » d’un quartier, marchands de biens, etc.) comporte de mensonges, d’usurpations. Avec Terre trouée, Ina Seghezzi, dans un geste de montage qui fait système, dresse face à nous-mêmes et aux discours prédateurs des patrons de l’industrie minière en Argentine les regards scrutateurs des habitants des lieux.

Ce monde capitaliste qui étend son pouvoir en colonisant et en accaparant les richesses du Sud est défié dans Bulakna de Leonor Noivo, par la voix bouleversante de jeunes Philippines devenues – ou en voie de devenir – travailleuses domestiques au Portugal. À travers des formes d’écriture multiples – enchevêtrement de récits, mise en scène, performance… –, les parcours personnels façonnés, abîmés par la colonisation culturelle et économique sont montrés et réhabilités avec une beauté rare, dans un chant saisissant.

Autre chant, autre réhabilitation : dans Retour avant 15h, la mise en scène de Gaël Lépingle transcende la relation obsessionnelle de son père aux événements du quotidien, une relation statistique, semble-t-il étriquée, pour lui offrir un retentisse-ment lyrique, magistral. Marécage comme méthode de Hanga Toth, qui ouvrira la séance, propose aussi de revisiter un lieu, et sa caméra, qui ne cesse de chercher, fureter, courir, s’arrêter, nous entraîne vers l’exploration de nos propres mémoires des lieux familiaux, des lieux de l’enfance.

Filmer un lieu et les gens qui le traversent, tels des ombres, c’est ce que fait Clément Pinteaux dans le film nocturne et intime, à la poésie trouble, Seuls les anges. Là, des personnes-fantômes, originaires d’Europe de l’Est, travaillent sur le chantier naval de Saint-Nazaire, murmurent leur solitude, évoquent leur part manquante, la personne qu’ils aiment, qui les aide à tenir. Les paroles fusent, quant à elles, dans le film lumineux qui suivra, What Comes from Sitting in Silence? (Sarkash, les Indociles) : la caméra de Sophie Schrago, installée à l’angle d’un petit bureau au cœur de Mumbai, filme au plus près, et avec une remarquable attention, Khatoon, présidente d’un tribunal islamique fémi-nin. Sa manière de trancher, de régler les crises, d’encourager les réconciliations des couples, d’en-tériner les séparations, donne à voir et à penser des formes de liberté et de justice qui prennent en compte les spécificités culturelles, conjugales, familiales, bousculant nos valeurs universalistes. L’institution policière française sera, quant à elle, auscultée dans Zone grise, de Liza Guillamot : com-ment les injonctions des instructeurs, ainsi que les entraînements à la violence quotidiennement répétés, infusent progressivement les corps et les esprits de ces jeunes apprentis. Le prodigieux effet de floutage des visages fond chacun et cha-cune dans une masse, avatar du genre humain.

Dans notre séance lui répond le chant épistolaire, de colère et de résistance, d’une mère brésilienne à son jeune fils assassiné par la police : O Rio de Janeiro continua lindo (Rio continue d’être belle) de Felipe Casanova, où le carnaval de Rio, ardent, véhément, devient lieu d’hommage aux fils assassinés. Commençant en Chine pour se poursuivre en Espagne, La noche de la infancia (La Nuit de l’en-fance) donne à sentir le regard profondément aimant de Xisi Sofia Ye Chen sur d’autres fils : son frère et sa bande, Chinois immigrés en Espagne à l’adolescence ayant épousé dans les rues de Barcelone les trafics, la délinquance, l’alcool et la dépression. La voix de cette sœur, qui parle pour-tant une langue qui n’est pas la leur, puisqu’elle, contrairement à eux, est née en Espagne, répare, avec une précision des mots bouleversante (« leur dignité est née de leur ressentiment », dit-elle), ces frères racailles que personne ne veut vraiment regarder.

Enfin, le film Virages de Céline Carridroit et Aline Suter qui, pour faire le portrait de Johanna, jeune femme qui échappe aux assignations, s’empare de la fiction, sera suivi de Procès d’un jeune poète de Philippe Van Cutsem, reconstitution théâtra-lisée du procès du poète russe Joseph Brodsky jugé pour parasitisme social. Comment un film peut en contaminer un autre, comment la critique systémique du proto-fascisme contemporain, proposée par Procès d’un jeune poète, peut nous inviter à regarder le personnage de Johanna comme un bras d’honneur tranquille, mais net, fait à la logique fasciste de la norme ?

Ces vingt films programmés à Expériences du regard cette année nous proposent ainsi des écritures et des formes multiples, qui s’apparen-tent tantôt au théâtre, tantôt à la mise en scène de fiction, tantôt au roman, tantôt au cinéma direct, tantôt à l’art visuel. Qu’ils soient amples ou intimes, drôles ou graves, bruts ou sophistiqués, ils expriment tous une nécessité, affrontent les impensés de nos sociétés, nous touchent, nous décentrent, nous forcent à penser. Nous sommes très heureuses de les partager avec vous

Maya Abdul-Malak et Sandra Iché

Discussions animées par Maya Abdul-Malak et Sandra Iché.
En présence des cinéastes.

18/08/2026

10:00

Salle Moulinage

les films de la séance

Ni Kayé

Ni Kayé

Salomé Moindjie-Gallet | 2026 | 14'

Saudades Eternas

Saudades Eternas

Emma Boccanfuso | 2026 | 94'