Notre époque est traversée par des entreprises d’effacement. La guerre est, plus que jamais, une réalité familière. Des peuples sont déplacés, des villes détruites, des frontières redessinées, tandis que les violences coloniales se prolongent sous les yeux du monde. Des vies disparaissent mais aussi des paysages, des archives, des langues, des traces, des mémoires. Le dérèglement climatique bouleverse les territoires, fragilise des mondes et des savoirs patiemment construits. Les logiques extractivistes épuisent les ressources autant qu’elles transforment les manières d’habiter la Terre. Dans le même temps, l’accélération technologique reconfigure profondément les régimes de visibilité : des images peuvent désormais être produites sans regard, sans expérience, parfois sans monde, et circuler dans des économies qui en organisent l’oubli autant que la profusion.
Programmer un festival de cinéma en 2026 revient inévitablement à se demander depuis quelle place et avec quelles conséquences on agit dans un monde où les démocraties sont traversées de fractures profondes, les discours de haine se diffusent, et les libertés artistiques et intellectuelles sont mises à l’épreuve. Dans ce contexte, il ne s’agit pas tant de rappeler une évidence que d’en mesurer la fragilité : aucune société ne tient sans la pluralité de ses récits.
Mais la question ne se limite pas à ce que l’on raconte des crises. Elle engage aussi ce que ces crises font à notre manière de voir, de percevoir, de partager. C’est peut-être là que se joue aujourd’hui quelque chose de notre responsabilité collective : défendre et revendiquer la possibilité d’une expérience commune du réel.
La programmation de cette édition s’inscrit dans cette perspective, non comme un ensemble de thèmes, mais comme une circulation entre des expériences situées, des histoires disjointes, des formes qui tentent chacune à leur manière d’imaginer d’autres futurs.
Explorer le documentaire argentin des décennies 1950 à 1980, le cinéma tunisien des dix dernières années, l’Italie post-Berlusconienne ou les films autochtones dans le séminaire, ne relève pas seulement d’un parcours historique. Ce qui s’y dessine, à travers des contextes très différents, ce sont de perpétuelles inventions de formes, de gestes de résistance face aux tentatives d’effacement.
Les films du séminaire ou ceux de la Jeune création d’Afrique subsaharienne s’emparent de tous les outils du cinéma pour prendre en charge des histoires postcoloniales, des mutations urbaines, des trajectoires migratoires et des expériences sociales souvent reléguées aux marges des récits dominants.
La journée consacrée à la Palestine et au Liban s’inscrit dans une même attention aux conditions contemporaines de l’image. Lorsque les destructions affectent autant les vies que les lieux, les films apparaissent comme des espaces fragiles de transmission, parfois parmi les derniers où certaines expériences peuvent encore circuler. Les Histoires de mobilisation nous ouvrent de nouveaux chemins pour agir.
La programmation 2026 a souhaité faire la place à des formes d’engagement où les luttes ne sont pas séparées des territoires, des pratiques de vie et des biens communs. Ces expériences inspirantes, stimulantes voire galvanisantes dessinent des manières d’habiter le monde qui passent aussi par la production d’images et de récits partagés.
À Lussas, ce qui s’invente là pendant une poignée de jours est autant le prolongement que la reconfiguration de ce qui se travaille à l’année sur ce bout de territoire du Sud-Ardèche. Tous les niveaux d’engagement, de travail et les axes développés au long cours par Ardèche images participent des programmations : travail sur le territoire local, national, international ; inscription dans des réseaux et partenariats ; accompagnement de la formation, de la diffusion, de la création pour les amateur·es comme les professionnel·les.
Si les États généraux du film documentaire ont conservé jusqu’à aujourd’hui leur intitulé, c’est bien, aussi, parce que cette manifestation, qui se pense et s’écrit au pluriel, n’est pas un lieu où les films viennent chercher une consécration. Ils sont un espace où des hypothèses s’énoncent, des positions se confrontent, des expériences hétérogènes se déplient, des regards se réfléchissent. Ils rappellent que le cinéma n’est pas seulement une succession d’œuvres, mais une manière de faire circuler des expériences et créer du commun.
Cette édition propose un ensemble de propositions qui tentent, chacune à leur façon, de maintenir ouvertes des possibilités de regard et de partage. C’est peut-être là que se dessine une autre manière d’envisager les futurs.
Bon festival !
Fabienne Hanclot et Caroline Châtelet