
Que peut le cinéma ? Pourquoi le cinéma ? Vieille antienne… Visibiliser, nommer l’impuissance, ouvrir des imaginaires alternatifs, susciter des prises de conscience, évidemment. Mais de plus en plus de cinéastes et leurs productions se posent d’autres questions.
Cette volonté de changement à l’œuvre par le cinéma ne se déploie pas seule : elle se pense et se développe.
Autour de ces enjeux, cette séance accueillera Khadidja Benouataf qui abordera son parcours et son rôle dans la stratégie des campagnes de mobilisation à partir des œuvres documentaires qu’elle a accompagnées, ainsi que l’aventure particulière de Yurlu | Country.
« D’abord, il y a eu le journalisme. L’envie viscérale de découvrir le monde, de le comprendre, de le donner à voir. Puis l’engagement. Être plus qu’une spectatrice, faire plus que témoigner.
J’avais déjà pu mesurer, de l’intérieur, le pouvoir des documentaires. Un film sur les violences faites aux femmes était devenu outil de sensibilisation. Un autre, sur un transplanté du cœur, avait fait grimper les chiffres de donneurs d’organes. Un troisième avait changé le regard du public sur le handicap. Nous étions sur un petit territoire, à Tahiti, les choses se faisaient naturellement, sans plan. Sans stratégie. Le film, une fois lâché dans le monde, faisait son chemin seul.
C’est au Festival International du Film Documentaire Océanien que j’ai compris comment aller plus loin. Hollie Fifer venait de remporter le Grand Prix avec The Opposition, une communauté de Papouasie Nouvelle-Guinée luttant contre l’expropriation de ses terres au profit d’un complexe touristique de luxe. Le film révélait la corruption qui sous-tendait l’affaire. Hollie voulait déclencher une campagne de mobilisation, en montrant son film aux bonnes personnes. Stopper les travaux. Elle y est parvenue.
Ce qui m’a frappée, ce n’était pas l’idée d’instrumentaliser un film. C’était l’inverse : prendre au sérieux ce qu’il porte. Construire les conditions pour que son pouvoir s’exerce vraiment. Cela ne s’improvise pas, c’est un métier.
Je me suis formée avec Doc Society. En sept ans j’ai produit des campagnes et conseillé plus de soixante-dix équipes de films internationalement. J’ai collaboré avec des festivals (IDFA – International Documentary Filmfestival Amsterdam, FIFDH – Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève, Fipadoc, Sheffield DocFest), des marchés (Sunny Side, Cannes Docs), des fondations (Documentary Africa, Chicken&Egg, StoryBoard Collective), des écoles de cinéma.
En 2020, avec des pionniers de la production d’impact, nous avons créé l’Impact Social Club pour développer et professionnaliser la discipline en France.
Aujourd’hui, j’accompagne des films comme Garder la montagne de Biljana Tutorov et Petar Glomazić, ou Soulèvements de Thomas Lacoste. Des films d’auteur. Des films exigeants. Des films qui mobilisent.»
Khadidja Benouataf
Séance animée par Valentine Roulet.
En présence de Khadidja Benouataf.