UNE INTRODUCTION À L’IMPOSSIBLE CINÉMA DE FRANCO MARESCO
Je ne suis que trop conscient du fait que nous vivons à une époque où seuls les esprits obtus sont pris au sérieux, et je vis dans la terreur de ne pas être incompris.
Oscar Wilde
Les quelques spectateurs et cinéphiles qui ont pu voir les deux premiers longs métrages de Daniele Ciprì et Franco Maresco, distribués seulement entre 2009 et 2011 en France (Lo Zio di Brooklyn, 1995 ; Totò che visse due volte, 1998), ont découvert un univers grotesque filmé dans un noir et blanc sublime, à travers des plans fixes d’une beauté désolante et tragique.
J’ai constaté que tout ce qui vient du Sud sera qualifié de grotesque par le lecteur du Nord, à moins que ce ne soit effectivement grotesque, auquel cas on dira que c’est réaliste.
Flannery O’Connor
Dans les films de Maresco, la vision mélancolique et carnavalesque, surréaliste et de science-fiction des films et des émissions de télévision réalisés avec Ciprì depuis la fin des années 1980 est largement dépassée au profit d’un hyperréalisme déroutant. Comme un anthropologue, Maresco se place face à la réalité sicilienne en la considérant comme un ensemble de représentations, et construit ses films comme des études comico-tragiques de la transformation en spectacle de la vie quotidienne du peuple de l’île. En proclamant la mort du 7e art et la fin de la réalité vraie, Maresco réalise une œuvre de critique radicale de l’image du Sud et du langage visuel contemporain. Ses films s’articulent autour d’une mimésis totale du chaos des images, du melting-pot des styles et de l’hybridation des formes qui nous entourent. Le grotesque et le comique deviennent ainsi le seul réalisme possible pour rendre compte à la fois du stéréotype et de sa critique, et pour multiplier à l’infini les niveaux et les strates de compréhension. Là où l’antimafia devient une fête de quartier gérée par la mafia, la politique un spectacle de social media en direct permanent, l’art et la culture des marchandises d’hypermarché hard-discount, seule l’image qui prend en charge cette falsification permanente peut en rendre compte.
Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux.
Guy Debord
Comme l’a écrit Emiliano Morreale : « La vérité dont parle Maresco est sans aucun doute paradoxale, médiée, mise en scène. Mais en même temps, elle ne se réduit pas à un jeu cinéphile et narcissique, ni à la mode du faux documentaire. Et les parties qui sembleront les plus invraisemblables et les plus folles seront peut-être justement celles qui montrent le plus simplement la réalité[1] ». Le sentiment de désorientation que le public éprouve face aux films de Maresco est le fruit d’une impossibilité ontologique de distinguer le vrai du faux dans le monde contemporain. L’image numérique est l’expression ultime de cette impossibilité. La technique numérique et, plus encore, l’intelligence artificielle, sont l’expression d’une perte définitive de fondement du réel, de la fin d’un ancrage photochimique, d’une « écriture de la lumière » (photo-graphie) qui en atteste la vérité. Maresco ne joue pas avec le spectateur en brouillant les pistes avec un cynisme postmoderne ; il s’agit chez lui de tirer un double constat, tragique : la fin de ce cinéma italien héritier de Rossellini, qui faisait de la présence sa force de rupture, se double de la mort d’une société tout entière engloutie par l’écranisation, par le narcissisme de masse, par l’autopromotion de soi en tant que marchandise.
Quand tout est dit, ce qui reste à dire est le désastre, ruine de parole, défaillance par l’écriture, rumeur qui murmure : ce qui reste sans reste (le fragmentaire).
Maurice Blanchot
Face à cette explosion des repères et des fondements même du réel, il ne reste plus qu’à constater l’impossibilité profonde de faire du cinéma autrement qu’en le détruisant, en dynamitant ses structures et son langage, en brisant sa linéarité et sa lisibilité, en désarticulant son sens et ses signes. Chaque film sera le récit de la manière dont le film lui-même ne s’est pas fait et ne pouvait pas se faire, c’est-à-dire une écriture du désastre et la prise de conscience d’un échec. Les années passées à terminer ou à ne pas terminer les films, les désaccords avec les producteurs, les innombrables catastrophes survenues en cours de réalisation, deviennent la matière d’une méthode qui fait de la fragmentation le seul outil efficace pour lire ce qui reste de la réalité, ses décombres. Maresco ne s’approche toutefois pas du work in progress postmoderne de Terry Gilliam, qui raconte le massacre productif de son projet sur Don Quichotte (L’Homme qui tua Don Quichotte, 2018), mais plutôt du collage moderniste et philosophique d’Orson Welles dans F for Fake / Vérités et Mensonges (1973), dans lequel l’effondrement de la vérité finit par tout engloutir dans une mélancolie de la fin sans rédemption possible.
Le film renonce à toute structure sans pour autant faire de la déconstruction une structure cachée ou alternative, mais il rejette tout dispositif, comme vous le dites, vous les jeunes intellectuels.
Franco Maresco
C’est précisément là, dans ce nœud, que réside peut-être l’ultime manière de faire du cinéma politique de nos jours, au-delà de toute militance, de toute utilité immédiate, de toute dénonciation. Le chaos perceptif et la monstruosité des corps, l’ignorance et l’amnésie du peuple italien berlusconien et aujourd’hui melonien doivent être toujours jetés à la figure du public. Le film accueille ce vide de sens, et intègre une méfiance définitive envers tout engagement, qui est perçu comme complice du système même qu’il voudrait critiquer. La forme devient par conséquence rhapsodique, sans centre, dépourvue de logique, malade à l’image de la société tout entière. Maresco, à la manière d’Artaud ou de Genet, invoque la rage et la folie « comme destin ultime du langage[2] », comme les seuls gestes dignes et encore possibles.
Ne joue pas tout (ni tout le temps) ; laisse des trucs flotter, de la musique à peine imaginée. Ce que tu ne joues pas pourrait bien être plus important que ce que tu joues.
Thelonious Monk
Dans cet hommage, nous ne verrons pas les deux films sur le jazz que Maresco, passionné de jazz de longue date et pianiste lui-même, a réalisés (Io sono Tony Scott, ovvero come l’Italia fece fuori il più grande clarinettista del jazz, 2010 ; Lovano Supreme, 2023), mais cette musique est présente dans l’ensemble de son œuvre et surtout dans la méthode même sur laquelle elle repose. On peut comparer la manière de travailler du réalisateur palermitain à l’utilisation des standards dans le jazz : Maresco revient sans cesse sur le même répertoire d’images et de personnages, improvisant sur le plateau et construisant au montage une structure ouverte, en devenir. En substance, ses films ne s’achèvent jamais et certains sont d’ailleurs encore inachevés et invisibles. De manière obsessionnelle, Maresco se replonge dans ses images/compositions, les remonte, les reconstruit, les prolonge, les assemble, faisant migrer d’un film à l’autre des visages, des histoires, des lieux, réécrivant sans cesse le scénario original, s’en libérant complètement, comme s’il ne s’agissait que d’une base – un standard, justement – sur laquelle il peut ensuite jouer ses solos et lancer les musiciens de son jazz band, ses non-acteurs, ses misérables, ses freaks. « Ciprì et moi, nous faisions partie de la même famille, celle des pauvres, des super-marginalisés, des exclus de tous bords. Une bande à part[3] ».
Federico Rossin
Séances animées par Federico Rossin.
En présence de Franco Maresco.
[1] Emiliano Morreale, Belluscone politico neomelodico, in “Il Sole 24 Ore”, 24 agosto 2014.
[2] Emiliano Morreale, L’isola delle voci, in Fulvio Baglivi (sous la direction de), Ad malora! Opere, cinema e film di Franco Maresco, Marsilio, Venezia, 2024, p. 111.
[3] Roberto Silvestri, Un’altra storia siciliana, in “Film Tv”, n. 39, 2019, p. 12.
/ | | 0'